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Lire et écrire au lendemain des attentats du 13 novembre 2015


Au lendemain des attentats du 13 novembre 2015, le ministère a invité les jurés à écrire un texte sur le rôle de la lecture et de l'écriture.

Un de ces textes a été lu lors de la cérémonie de remise du prix Goncourt des lycéens, le 1er décembre 2015.

Tous méritent d'être lus pour ce qu'ils disent des valeurs partagées par les lycéens.

On est vendredi

 

On est vendredi, je suis encore en vie.  Il y en a eu un en Janvier, puis en Novembre, encore un en Janvier pour l’anniversaire du premier, ils ont dû y prendre goût, car tous les mois il y en a un. Ils nous avaient prévenus, on ne s’est pas laissé faire, eux non plus. La nuit enveloppe de son lourd manteau, la ville des Lumières. Regarde, Lecteur, remonté à bloc de telle sorte que le ressort se déroule avec lenteur tout le long d’une vie humaine, une des plus perverses machines créée par les dieux infernaux pour l’anéantissement mathématique des mortels.

 

On est vendredi, mais rien n’est fini. Alors je vais le faire. Ce soir on se réunit. Ce soir on refait la vie.

 

Une simple bougie sur ma fenêtre lorsque la nuit tombe. Puis une sur la fenêtre voisine, puis celle d’après. Une simple lueur dans la nuit. Obscur témoin de notre claire vadrouille, la lune ronde et claire sourit. Elle lance sur notre voie sa lumière bienfaisante. Minuit. Les bougies brûlent l’air sale de la nuit triste. Réchauffe le cœur de ceux qui les voient. Ce soir, on se réunit. Ce soir on réécrit la vie.

 

Sur la lampe qui s’allume
Sur la lampe qui s’éteint
Sur les maisons réunies
J’écris ton nom

 

Les sorties sont interdites après le couvre-feu. Je sors. Libre dans l’air frais du soir. La nuit est notre domaine, le jour, le fief de la peur. Toute de blanc vêtue, je prends le chemin. J’avance sans hâte. Je n’ai pas peur. Je n’ai jamais eu peur. Les étoiles scintillent et nous observent, tels mille grelots, qui sonnent le moment de la rencontre. Vue d’en haut, la rue doit ressembler au ciel nocturne, et de même que nos homologues étoilés, nous illuminons la ville de lumière et d’espoir. Le jour est noir et triste, la nuit libre est belle et vibre des serments prononcés.

 

J’avance. Nous sommes tous là. Lumière dans l’aveuglante obscurité de la nuit. Pas un mot n’est prononcé. La porte est fermée. Une bibliothèque abandonnée. Désertée à la levée du jour car quand la terre pleure, on pleure avec elle, et on laisse derrière la joie colorée pour laisser la place à l’obscure tristesse.

 

J’ouvre. Pas de lumière. Mais chacun notre bougie, alors s’ouvre un nous, notre palais de minuit. Sans un bruit, on glisse, sans un bruit on rêve. Nos esprits sont loin, loin entre ces pages abandonnées et délaissées. Courent à nos pieds, le petit prince et son mouton, sa douceur et son amour ; ici les bonnes fées virevoltent et chahutent entre les tomes, annonciatrices de meilleurs présages, espérons ; là-bas, la déterminée Antigone, symbole de résistance,  rêve de justice tandis qu’à ses côtés, Emma songe à sa vie de liberté, de passions et d’intensité. Un destin tragique les attend, mais pour le savoir, il faut tourner la page. Qu’importe ! Car court à leur suite la morale de l’histoire. Et quelle morale ! La Plume face à la Mort.

 

Loin sont les bombes les cris et les pleurs, loin sont les cœurs solitaires emplis de rancœur. Le monde est derrière, l’avenir est devant. Ici nous réécrivons le monde à partir de ce que le monde nous a laissé.

 

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom

 

Et quel beau matériau que la page blanche, avec chacun la muse de son esprit, nous nous asseyons, libres, libres de nos pensées et nos actes, libres de nos souhaits de nos rimes de nos pages. Le cercle des poètes disparus pourrait être notre nom, mais le plagiat ne nous va pas, nous empruntons pour modifier, détruisons pour reconstruire.

 

Derrière ces murs nous ne sommes que nous. Perdus, entre la sagesse de l’enfance et la bêtise de l’adulte. Vouloir tout changer sans rien proposer. Mais ici, nous sommes des bâtisseurs, nous bâtissons notre pensée et nos vies, alors que le monde d’aujourd’hui nous en prive sans merci.

 

Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom

 

Brillantes lettres ô nulles autres pareilles, que l’encre coule plutôt que sang, noirceur poisseuse de nos nuit d’angoisse, plutôt la caresse des mots que le baiser de la mort.

 

Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis née pour te connaître
Pour te nommer

 

Liberté !

 

Lire et écrire après les attentats du 13 novembre 2015
Mathilde Patou, classe Goncourt du lycée de La Nativité d'Aix-en-Provence
Texte lu lors de la remise du prix Goncourt des lycéens au ministère le 1er décembre 2015